katchinas

Dans la mythologie des indiens Hopis racontée par Claude Levi-Strauss, Les Katchinas sont les esprits des premiers enfants indigènes noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales. Le mythe rapporte que les katchinas revenaient chaque année hanter la tribu en emportant les enfants. « Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchinas qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. » (1)
A l’occasion de ces fêtes et dans un rituel initiatique, les parents, porteurs de masques, dansaient incognito devant leurs enfants et leurs offraient des poupées représentant les esprits Katchinas.
Claude Levi-Strauss, décrivant le rituel associé à ce mythe en parle ainsi : « la mystification constitue une sorte de compromis. La place des enfants n’est pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants. » (1)

PHOTOGRAPHIER L’ENFANCE

Dans l’intervalle et en écho à cette mythologie, voici trois photographies d’enfants, où, il me semble, comme le dit Levi-Strauss, « le rite met en évidence derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants. » (1)
Trois photographies, trois femmes, trois lieux et temporalités : Julia Margaret Cameron, photographe victorienne, célèbre portraitiste d’un âge d’or de la photographie, amatrice de la technique dite du collodion humide qui imposait de photographier et de révéler (faire apparaître) ses images dans le même geste. Sally Mann, un siècle après la mort de Cameron, photographie parfois avec la même technique dans les vapeurs d’alcool, d’éther et de nitrocellulose. Quant à Claire Santrot, elle est, elle aussi, en écrivant avec la lumière, une magicienne des cabinets noirs où « photographie et alchimie partagent la même eau. » (2)
L’image latente argentique se révèle et passe de l’invisible au visible avant d’être fixée, c’est à dire préservée, comme le ferait un élixir pour conserver la vie.

Ces trois femmes ont photographié et photographient encore des enfants, souvent leurs propres enfants. Elles ont en quelque sorte réinventé la photographie de famille. Julia Margaret Cameron a eu six enfants, adopta trois orphelins, éleva les enfants de sa sœur Adeline et s’occupa d’une enfant mendiante, Mary Ryan. Ses images sont un prolongement de cette proximité immédiate, naturelle.
Dire qu’elles sont des photographes de l’intime serait presque simplificateur, quand il s’agit d’aller bien souvent derrière le miroir, au delà du quotidien qu’elles mettent en image. L’instantané, devient sans y paraître une expérience quasi rituelle (parfois même dans la représentation mythologique : mises en scène préraphaélites pour Julia Margaret Cameron avec ses petits anges, tableau christique pour Claire Santrot). Quand par exemple Sally Mann se dévoile et fait prendre la pose à ses enfants, elle travaille la mémoire de son enfance, de nos enfances, en nous révélant les secrets d’une vie passée innocente avec une pureté qui survit au delà de nos préjugés, de nos tabous. De cette survivance, émergent les troubles, les jeux, les peurs, les violences, toutes les ambiguïtés et les insondables de l’enfance.

Sally Mann, après sa série, immediate family, a naturellement exploré d’autres voies sur les champs de bataille de la guerre de sécession où rodent encore les fantômes du passé. Puis, confrontée à la maladie incurable de son mari, dans une série intitulée What Remains, elle a photographié des cadavres en décomposition. Dans ce rituel photographique de la chambre noire elle est parvenue, à sa manière, à regarder les esprits, sans détourner le regard.

(1) Claude Lévi-Strauss, « Le Père Noël supplicié », article publié dans Les Temps Modernes. no 77, p. 1572-1590, Les Éditions Gallimard, 1952(2) Jean Lauzon, « La photographie, fille de l’alchimie », article extrait de la revue Horizons philosophiques, vol 11, no 1, automne 2000

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