briser le silence

Walter Benjamin, dans le raconteur, décrit en 1936, en pleine ascension du nazisme, le déficit du récit, la perte de la capacité d’échanger des expériences vécues et résume ce phénomène ainsi : « le cours de l’expérience s’est effondrée ». (1)
Pour lui, le processus s’est mis en marche à la fin de la première guerre mondiale, les soldats revenus du front, incapable de mettre des mots sur cette expérience terrifiante étant conduits au mutisme.
Le monde a subit à nouveau ce mutisme après la seconde guerre mondiale, moment de stupeur à la découverte des camps. Robert Anselme dans l’avant propos de l’espèce humaine, libérant la parole, le raconte ainsi : « À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable. Cette disproportion entre l’expérience que nous avions vécue et le récit qu’il était possible d’en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions donc bien affaire à l’une de ces réalités qui font dire qu’elles dépassent l’imagination. Il était clair désormais que c’était seulement par le choix, c’est-à-dire encore par l’imagination que nous pouvions essayer d’en dire quelque chose. » (2)

Toute la problématique, dans un monde « dé-monté », comme le souligne Georges Didi-Huberman, sera de « reprendre la parole », de laisser libre court à l’imagination dont parle Antelme et de transformer ce mutisme en « une langue qui ne sera plus la même », de faire donc œuvre de montage ou plutôt de « re-montage. » (3)

C’est ce qu’ont tenté de faire Charlie Chaplin, Samuel Fuller et Claude Lanzmann dans des temps distincts et avec des approches différentes en se posant la même question : comment raconter l’histoire, comment « re-monter » le monde ?

BRISER LE SILENCE

En 1941, Chaplin réalise le Dictateur alors que les Etats-Unis ne sont pas encore entrés en guerre. (4)
Dans un fondu enchaîné sonore et visuel (il passe le temps d’un film de l’incarnation de Charlot à sa propre subjectivité et du muet au parlant), le film se clôt par le fameux discours humaniste dans lequel Chaplin prend la parole et s’adresse au monde, manière de briser le silence et du coup de faire voir (ou plutôt entendre), de révéler, de prévenir le désastre.

En mai 1945, Samuel Fuller se heurte aussi à l’inimaginable (il le décrit lui-même comme un « impossible ») en découvrant le camp de Falkenau avec les hommes de la première division d’Infanterie de l’armée américaine (The Big Red One).
Sur la demande de son capitaine, Il tourne avec une caméra 16mn envoyée par sa mère son « premier film amateur sur des tueurs professionnels », son premier essai de cinéma brut, un film muet d’une vingtaine de minutes. Fuller filme les notables du bourg avoisinant suspectés d’avoir fermé les yeux sur l’horreur du camp donner un dernier hommage aux morts dans un rituel funéraire ordonné par les soldats américains. Plus de 40 ans après, Emil Weiss lui propose de retourner témoigner sur les lieux-mêmes et de rendre le film plus « lisible » en plaçant le cinéaste dans un face à face avec ses propres images tournées en mai 1945. (5)

DE LA LISIBILITE A LA TRANSMISSION

Comme le souligne Georges Didi-Huberman dans un article Ouvrir les camps, fermer les yeux, au mutisme consécutif à la vision du film tourné par Fuller qui nous avait laissé indigné et sans voix succède une « éthique » rendue possible par le travail de montage, de construction et de rigueur, condition de sa « lisibilité » et permettant l’accès au savoir. (6)
C’est une porte ainsi ouverte sur la transmission et la pédagogie mémorielle.

Car de pédagogie, il en est aussi bien sûr question dans le Shoah de Lanzmann (7) mais avec un choix tout à fait radical et assumé, celui de ne montrer aucune image des camps, de refuser toute la visibilité des archives de la Libération au regard d’une histoire jugée infilmable. Un an avant le documentaire de Emil Weiss faisant de Samuel Fuller le témoin principal, Shoah sort sur les écrans français. Lanzmann retourne sur les lieux du génocide, fait parler les survivants et rend ainsi lisible l’histoire, à sa façon, encore une fois par les mots.

Parce que nous sommes muets devant certaines images, que nous perdons les mots à décrire notre effroi d’après guerre, la question est : comment sortir de ce mutisme ? D’une manière ou d’une autre, c’est donc par l’imagination, par la création et le montage que la parole advient. Elle sert avant tout à raconter un récit, à partager une expérience pour offrir un savoir lisible. L’enjeu est de transmettre aux nouvelles générations les clés pour comprendre et questionner. A une époque où les thèses révisionnistes sont de nouveau à l’œuvre dans une manipulation outrancière de l’image et à l’ère des images-clichés déversées sur nos écrans, ce travail de pensée critique est plus que nécessaire pour sortir de ce que Walter Benjamin appelle « l’analphabétisme de l’image ». Se taire d’abord puis raconter à tout prix, « malgré tout ».

(1) Walter Benjamin, « le narrateur » ou « Le Conteur, réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », Editions Circé, 2014 (2) Robert Antelme, « l’espèce humaine », Avant-Propos, Editions Gallimard, 1957 (3) Georges Didi-Huberman,  « Phalènes. Essais sur l’apparition 2 » & Georges Didi-Huberman – Centre Pompidou, Discussion du 6 mai 2009 avec Georges Didi-Huberman au sujet de son dernier livre publié aux éditions de Minuit : « Quand les images prennent position ».
http://www.dailymotion.com/video/x9a8ig_quand-les-images-prennent-position_creation
(4) Charlie Chaplin, « The Great Dictator », Charles Chaplin Productions, 1940
(5) Emil Weiss, Samuel Fuller, « Falkenau, vision de l’impossible », 1988 (6) Georges Didi-Huberman, « Ouvrir les camps, fermer les yeux », Annales. Histoire, Sciences Sociales 5/2006 (61e année) , p. 1011-1049 – www.cairn.info/revue-annales-2006-5-page-1011.htm. (7) Shoah, Claude Lanzmann, 1985

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